Les fétiches ont beaucoup participé de la part énigmatique de l’Afrique, et ont largement nourri fantasmes, et déconsidération de l’Occident. L’islamisation a conduit aussi la société malienne à rejeter ou à refouler cette part d’elle-même dans la relation intime qu’elle entretenait avec ces objets.

Koredugaw

Une des salles d'exposition

Notre propos ici est de questionner ce regard posé sur les fétiches et, au-delà du regard, la relation entretenue avec les choses. Ces objets forts, chargés, couteux, interviennent comme de véritables médiateurs sociaux, donnant pouvoir à ceux qui les possèdent, après force sacrifices, et une parole qui leur donne sens. Nous proposons ici des objets dont les principes esthétiques ne sont pas habituels et produisent ce sentiment d’ « inquiétante étrangeté » : matériaux et formes bruts échappant aux certitudes des catégories des habituels commentateurs de l’art. Ce sont pourtant d’authentiques œuvres d’art, qui par leur mode de création rattachent à l’idée de fétiches, à l’instar des tableaux ou photographies d’artistes contemporains qui les côtoient.

Avec Mme de Boynes et Boubacar DOUMBIA

Quant à la présentation de fétiches « contemporains», elle renvoie le visiteur à son propre système de pensées et de rites. En assignant aux fétiches « africains » la stricte position d’un sentiment religieux « primitif », sans s’intéresser à l’objet qui le portait, ni à la spiritualité qui le sous tendait, l’Occident s’interdisait de découvrir une autre manière de penser les relations des hommes, entre eux, avec le monde et avec le sacré. Il se refusait ainsi à mettre en question ses propres croyances et ses propres pratique. Il rejetait « l’homme africain » dans un monde de pratiques magiques sans dimension spirituelle, hors de l’histoire. Il n’est pas certain que le préjugé ne subsiste pas encore largement aujourd’hui. L’homme contemporain, d’Occident ou d’Afrique, lui aussi nourrit une relation équivoque avec certains objets, notamment avec tous les produits des grands marques de luxe. Face au désenchantement du monde, il y trouve sans doute une illusoire réponse. Ces objets sont pourtant bien vivants, servis par des paroles, participant de certains rites, réservés aux initiés. Ils sont ici confrontés avec les pièces qui évoquent les fétiches « traditionnels ». Et si le « primitif » n’était plus ce qu’il était ? Ni là où l’on croit ?

La force des choses, c’est de se cacher à notre regard.

Michel commentant l'Exposition au Secrétaire Général du Ministère de la Culture

11 – Fétiches ? L’exotisme mobilisé.

Les fétiches : il s’agit d’un élément souvent cité par les gens d’ici. J’avais envie d’en faire une Exposition. Mais comment porter le regard ? et où ? Convocation de la tribu des ethnologues et anthropologues. Mais de leur description des rites et comportements sociaux des sociétés africaines, on perçoit vite qu’autre chose est en cause. Ils voient le monde du bout de leur lorgnette. Leur vision est contingente, comme l’est la mienne aussi. Très vite il m’est apparu que se cantonner aux seuls fétiches « africains », c’était tomber dans le folklore de pièces reconstituées nourries par des discours forcément réducteurs. Il devenait évident, dans une forme de démarche comparative, qu’il nous fallait nous intéresser aussi aux fétiches « exotiques » : ceux de notre société contemporaine comme les marques, les objets de culte, et autres petites idoles du quotidien. Une démarche qui ne prétend à aucun caractère scientifique, mais à celui de l’empathie. Elle est servie par tous nos sens, nos souvenirs, nos connaissances, nos préjugés aussi. .

Koredugaw

12 – Nangoloko versus VERSACE

Nangoloko est le nom d’un des 4 fameux boliw (fétiches) des Rois de Ségou. Plus surement qu’une victoire militaire, en brulant ces 4 fétiches, l’envahisseur toucouleur, El Hadj Oumar Tall privait définitivement les Bambaras du symbole de leur puissance. Le nom de Nangoloko ne dit plus grand-chose aux jeunes de Ségou, mais ils arborent fièrement des contrefaçons de tee-shirts VERSACE : c’est leur manière à eux de se réapproprier certaines formes du monde, de s’affirmer, de se donner un pouvoir, mais aussi de s’y soumettre. Les sapeurs des banlieues de Kinshasa ont substitué aux fétiches traditionnels des vêtements griffés de grandes marques internationales, y consacrant des budgets hors de proportion avec leurs moyens financiers. Qu’importe ! La Sape crée du lien social, procure du pouvoir, donne du sens et du rêve comme le ferait un fétiche de boues, de poils et de cornes dans un village de la forêt congolaise. Sous l’écume des apparences, persistent des phénomènes sociaux majeurs. L’engouement pour les marques en Afrique ne peut pas ne pas avoir à faire avec le vieux fonds culturel. Dans un monde d’interdépendance, essayer de comprendre ces phénomènes est essentiel.

Devant un tableau de SOLY CISSE (Sénégal)

13 – De la diversité culturelle

L’imaginaire des hommes est une condition de leur humanité : ils y puisent la capacité à « être » dans le monde. Mais une culture n’est jamais figée, elle est en permanence sollicitée pour répondre à des évolutions historiques, techniques ou sociologiques. On sait que les défis auxquels doit répondre un pays comme le Mali sont immenses. Les réponses à ces défis ne peuvent pas venir de l’extérieur et tout développement durable ne peut qu’être pensé en accord avec les fondamentaux culturels de cette société. Il est donc primordial que ces fondamentaux soient identifiés pour permettre la nécessaire connaissance de soi, socle de la réflexion pour la définition de politiques pertinentes et aussi l’estime de soi qui permet courage et audace dans l’action. Avec cette Exposition, nous espérons dissiper une part du « malentendu » provoqué par l’incompréhension des spiritualités africaines. Nous espérons aussi qu’elle apportera modestement quelques éclairages nouveaux pour œuvrer aux nécessaires retrouvailles avec les 2 vertus majeures professées par la société bamana traditionnelle : connaissance de soi et estime de soi. La diversité culturelle n’est pas un gadget : elle est l’un des enjeux majeurs de notre temps.

Le Directeur de la Jeunesse avec le Secrétaire Général du Ministère de la Culture

Les photos sont de Nadia Banian.